Ces ‘‘invisibles’’ du système éducatif ivoirien

Cocody, Riviera-Palmeraie, une fois encore ! Tous les matins des jours ouvrés, ils franchissent en silence, les uns après les autres, le portail de Sainte Philomène. Le regard tourné vers l’avenir, ces enfants, élèves ‘‘invisibles’’ du système éducatif ivoirien, ont saisi la main tendu du Centre d’accueil. Il leurs offre l’unique occasion de s’instruire pour un futur plus radieux et certainement plus visible, l’unique occasion de se faire les armes et se forger une âme. Voici le récit d’une aventure sous fond d’altruisme doublé d’un engagement citoyen, pour la formation scolaire de ces enfants que le système ivoirien a laissé sur le bas-côté de la route de l’éducation, dans les rues du quartier  »Les Rosiers ».

Ils sont environs 150 enfants à se presser les pas tous les matins pour rejoindre les salles chaudes de classe, où attendent patiemment maîtres et maîtresses dévoués. Ces enfants de familles en difficulté, se voient frappés par la problématique de la cherté de la scolarité due l’insuffisance de l’offre d’éducation. Un problème plus accru dans les quartiers résidentiels d’Abidjan, quand bien même que la situation soit d’ordre national, en milieu urbain comme rural.

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En effet, « En Côte d’Ivoire, le droit à l’éducation de base pour une frange importante des enfants n’est pas encore assuré. Près d’un enfant âgé de 6 à 11 ans sur deux ne va pas à l’école, avec un décalage entre les garçons et les filles (59 pour cent contre 51 pour cent), et un écart plus prononcé entre le milieu urbain et le milieu rural (66 pour cent contre 48 pour cent).

Le faible niveau de scolarisation est essentiellement attribuable à l’insuffisance de l’offre d’éducation : insuffisance de maîtres et d’établissements scolaires. », pour reprendre l’agence onusienne pour l’enfance, l’Uncief Côte d’Ivoire.

D’une balançoire à un Centre d’accueil pour les ‘‘invisibles’’

Nous sommes en 2011, au lendemain de la crise post-électorale. Monsieur Koffi passe ses journées dans la cours de son domicile. Assis dans ou après de sa balançoire, il voyage tranquillement à travers les lignes des livres qu’il dévore au quotidien. Un après-midi, alors que l’ex fonctionnaire à la retraite sacrifiait au rituel de la lecture, des enfants viennent le tirer de son palpitant voyage.

« Tonton, on veut jouer à la balançoire », avaient requis les enfants. « Allez-y ! », leurs avait-il lancé promptement, sans autre forme de procès. Il lui tardait de replonger dans sa lecture et poursuivre son odyssée intellectuelle.

Le feu vert obtenu, la balançoire en question est devenue le terrain de jeu favori de ces enfants en haillon. A peine s’ils quittaient le domicile des Koffi. Normal, dirait quiconque ! En ce lieu, ils bénéficiaient de la charité de la famille qui partage avec eux son repas jusqu’au jour du déclic.

« Pourquoi n’êtes-vous pas allés en cours alors que vos camarades sont à l’école ? », interroge Madame Koffi ces hôtes. Les réponses fusent : « On ne nous a pas inscrit à l’école », « Nos parents n’en ont pas les moyens », « L’école est chère », etc. Comme des membres d’un chœur en déphasage, les enfants chantent dans des gammes différentes, le refrain d’une même chanson. ‘‘Les maux de l’école ivoirienne’’.

Dès cet instant, dame Koffi Anastasie décide de créer les conditions d’accès à l’éduction et à la formation pour ces ‘‘invisibles’’. Ces enfants dont les parents (la plus part) en quête de sécurité en pleine crise post-électorale, ont quitté la commune d’Abobo ou ailleurs pour trouver refuge dans des baraques à la Riviera-Palmeraie, quartier résidentiel de la grande commune de Cocody. Là où régnait un calme relatif, avec des possibilités de petits boulots pour le gîte, le couvert et la pitance.

Dévouement et rigueur pédagogique

Sage-femme de formation, Koffi Anastasie initie des séances d’enseignement au bénéfice des enfants ces temps perdus. Elle aménage un coin de sa maison à cette fin, non sans l’accord se son mari qui est plus qu’enchanté de voir son épouse se dévouer pour ces enfants. Mieux, il l’accompagne autant que faire se peut dans cette œuvre altruiste visant à offrir les armes nécessaires à des mômes pour affronter la vie dans leur croissance.

D’un effectif à un chiffre, très vite le nombre des enfants est passé à deux chiffres, puis à trois. Comme une trainée de poudre, le bouche à oreille s’était en effet chargé de colporter la bonne nouvelle aux parents qui ont saisi illico cette aubaine. Eux qui ne savaient à quel saint se vouer, Sainte Philomène est venue jusqu’à eux de façon inattendue. Un petit miracle !

Alors ces parents, pour la plus part des employés de maison, ne voit aucun inconvénient à participer financièrement à la formation de leurs enfants. Une modique somme de mille franc CFA est arrêtée par enfant chaque mois. Aujourd’hui, on parle de trente mille franc CFA par enfant et par année (difficilement soldée ou pas). Avec le cumul de ces contributions, le couple Koffi organise, planifie et structure leur action. Leurs différents comptes en banque viennent en appui au besoin. Ils recrutent des enseignants et non des moindres.

Monsieur Akoty, titulaire d’un Certificat d’Aptitude Pédagogique (CAP) est la caution morale en matière de pédagogie au Centre d’accueil Sainte Philomène. Il partage son expérience d’enseignant chevronné avec ses collègues, tous des diplômés de divers domaines de l’enseignement supérieur. Il est aidé dans cette tâche par Madame Kouassi Blandine, Éducatrice préscolaire, formée par l’Institut National de Formation Sociale (INFS) de Côte d’Ivoire.

A sept, ils tiennent les six classes que compte l’œuvre à ce jour, avec un effectif total de 150 enfants, à  repartir de la maternelle au cours moyen 2e année (CM2). A leur côté, Béhira Bénédicte, Responsable projets du Centre d’accueil, planifie le développement de l’activité, sous la supervision de la Fondatrice. Celle dont le dévouement à la cause sociale et communautaire a conduite au Programme National de Nutrition, au service du Développement intégré du jeune enfant. ‘‘L’abandon’’ de l’aventure par monsieur Koffi, qui entre temps est passé de vie à trépas, n’a pas découragé l’entrepreneuse sociale. Bien au contraire !

Décuplement de l’œuvre et optimisation de l’existant

Sept années d’entreprenariat social, sept ans d’engagement et de gestion austère pour sortir de terre un bâtiment de six salles de classe. Un bâtiment en dur sur un terrain de 600 mètres carrés ceinturé par une clôture du même matériau, assortie d’un portail pour la protection des enfants et du personnel enseignant. Cet exploit a été réussi progressivement à partir de 2013, après l’acquisition du terrain en question. Mais le développement continue, avec une vision post-formation plus large : l’insertion des enfants.

« Nous ambitionnons à long terme créer une annexe. Un centre spécialisé pour la formation des enfants de plus de 16 ans et les accompagner dans leur insertion dans le tissu social. Ils sont nombreux, certains n’ont même pas d’extrait de naissance. D’autres sont confrontées (les filles) à des mariages forcés ou n’ont pas les moyens de continuer après l’obtention du CEP (Certificat d’étude primaire). C’est triste, et il faut les aider ! Mais pour l’heure, notre priorité, c’est l’acquisition d’une bibliothèque ainsi que l’aménagement et l’équipement de la salle informatique », explique la Responsable projets, Béhira Bénédicte.

Si la jeune étudiante en Finance Management se projette plus loin dans l’avenir, les attentes de Monsieur Akoty qui fait également office de Directeur et de Kouadio Ange, Assistante à la maternelle, sont plus pressantes.

« Si nous devons attendre la petite contribution des parents pour achever les travaux de construction, ce n’est pas demain le bout du tunnel. Il nous faut faire le plafond pour juguler la chaleur. Nous avons besoin de tableaux à casier, de bureaux, de matériel de bureau et de manuels d’enseignement », énumère-t-il avant de laisser la parole sa collègue, titulaire d’un Responsable de la cantine.

« Tout appui au niveau de la cantine sera la bienvenue. Les parents des enfants contribuent à hauteur de 200 franc CFA pour que nous puissions leurs offrir le déjeuner. Mais voyez-vous, avec la cherté des denrées alimentaires, c’est difficile. Certains n’arrivent à payer la somme demandée, n’empêche que nous partageons le peu avec eux pour qu’ils n’aient pas le ventre creux », plaide Kouadio Ange.

Toutefois, dame Koffi Anastasie n’a pas attendu de satisfaire à ces conditions parfaites pour se lancer dans le décuplement de l’œuvre sociale qu’elle a commencée à Abidjan. Trois autres Centre d’accueil communautaire de l’enfance (CACE) ont été créés par ses soins, dans les villes de Tiassalé située dans la région de l’Agnéby-Tiassa, au nord de la capitale économique du pays (Abidjan) ;  Sakassou et Bouaké, toutes les deux situées dans la région du Gbêkê, au centre de la Côte d’Ivoire.

L’objectif premier de ces centres est le même, la formation scolaire des enfants que le système ivoirien a laissé sur le bord de la route de l’éducation. Autrement dit, les ‘‘invisibles’’ du système éducatif ivoirien ! Objectif sous-jacent, soulager des parents d’élèves en proie à la pauvreté et contribuer à faire de l’école obligatoire, une réalité concrète. Ce centre mérite toute l’attention et par ricochet tous les CACE !

En Côte d’Ivoire le taux de pauvreté est estimé 47% selon une étude conjointe de l’Agence française de développement (AFD) et l’École nationale supérieure de statistique et d’économie appliquée (ENSEA), publiée en décembre 2017.

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Notons pour terminer que le budget de l’éducation en Côte d’Ivoire s’élève à 814 milliards (2017) dont seulement 6% est réservé aux investissements, les salaires engouffrant le reste. L’État déclare avoir construit 19 120 salles de classe et recruté 40 000 enseignants de 2011 à 2016, soit en cinq ans. Des chiffres à première vue importants, mais qui représente une goutte d’eau dans la mer, face à la réalité abyssale des maux du système éducatif ivoirien.

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